Lonicéra – Tome 1

Lonicéra – Le peuple oublié est le premier tome de la trilogie « Lonicéra » de Magali Bergeon Lefranc.

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Le 1er tome de Lonicéra – L’appel des anciens est disponible, au prix de 1.99 €, en version numérique Epub sur :

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Vous pouvez trouver ci-dessous un extrait de ce premier roman avec le prologue et le premier chapitre. Bonne lecture à vous !

PROLOGUE

—           Encore, maman ! Raconte-moi encore !

Océane n’aurait que quatre ans le lendemain, mais déjà elle adorait entendre les histoires de fées que lui racontait sa maman pour l’endormir.

—           D’accord, ma chérie, mais c’est la dernière fois !

—           Promis ! lui répondit la petite. Après, je dors ! Raconte encore, maman !

Elle s’était assise sur les genoux de son père et attendait que sa mère lui conte pour la énième fois l’histoire du peuple de la forêt. Myrtis débuta son récit ainsi :

« Il y a de cela mille-cinq-cents ans, les peuples de la forêt, fées et elfes confondus, vivaient en parfaite harmonie avec les humains, vénérant chaque jour la Déesse bienveillante, Mère de la Terre.

Un jour, la sœur de la Déesse Mère, qui n’était autre que la Déesse des Ténèbres et du Chaos, décida que ce monde était trop jovial et trop harmonieux. Elle décida donc de séparer les humains du peuple magique. Au fil du temps, elle imprima dans leur mémoire des croyances qui leur étaient jusqu’alors étrangères, leur faisant renier les dieux païens auxquels ils rendaient leur culte. Par son immense pouvoir destructeur, la Déesse ordonna aux hommes de détruire la forêt où vivaient les fées et les elfes.

Il se trouve que parmi eux, allaient ensemble deux cœurs amoureux, ceux d’une fée et d’un elfe. La fée était d’une grande beauté, et son caractère était comme le vent, impétueux et doux à la fois. Alors qu’elle se trouvait prise au piège dans les flammes qui ravageaient la forêt, et qu’elle crut sa dernière heure venue, son amour vint à son secours et l’emmena loin de là. Ceux qui n’étaient pas morts sous le feu destructeur de la Déesse des Ténèbres les suivirent jusqu’à un lac où les attendait une immense créature au long cou, immergée dans l’eau gelée. Voyant au loin la créature, les hommes prirent peur et crièrent à la sorcellerie. Ils voulurent alors la tuer. La fée et l’elfe qui menaient le groupe lui proposèrent de la protéger si elle acceptait de les emmener sur son dos jusqu’à l’île qui se trouvait au milieu du lac. Elle accepta, et avant que les hommes n’aient pu les rejoindre, le peuple de la forêt était en sécurité sur l’île.

Alors, comprenant que les hommes ne voudraient plus vivre avec eux, toutes les fées et tous les elfes réunis érigèrent autour de l’île un mur invisible qui les dissimula désormais au regard des humains et protégea la créature qui devint leur amie. Ils reprirent une vie paisible, sous le regard bienveillant de la Déesse Mère de la Terre, protégés de la Déesse des Ténèbres et du Chaos.

Le premier arbre qu’ils virent sur l’île était un cerisier, aussi nommèrent-ils l’île “Cherry Island”. »

Sur les genoux de son père, l’enfant s’était endormie, rêvant à la belle fée qui fut sauvée des flammes par son tendre amour. Sa mère s’approcha de son père et l’embrassa. Elle lui murmura à l’oreille :

—           Elle sera un formidable guide… L’heure est venue…

CHAPITRE 1

OCÉANE

—           J’ai froid ! Quel pays idiot !

La journée d’Océane ne faisait que débuter, mais elle ne semblait pas différente des autres. Elle avait pour habitude de dénigrer tout ce qui pourrait lui être agréable dès son lever, jusqu’au coucher. Il n’y avait jamais rien de bon, jamais rien de beau à regarder, jamais rien d’intéressant à faire, à part chercher les dernières nouvelles qui pourraient être dévoilées au grand jour, et bien sûr, compromettre quelques personnes heureuses !

C’est d’ailleurs ce qui l’avait menée ici, dans ce pays froid et humide qui lui rappelait tant de souvenirs, et où la pluie ne cessait de tomber du matin au soir : l’Écosse ! Mais qu’avait-elle bien pu faire à Jeff pour mériter ça ? Elle était la seule à faire du bon travail, de toute façon, dans cette boîte stupide, alors pourquoi son patron avait-il voulu la punir en l’envoyant ici, récupérer des informations sur ce bonhomme du nom de Sean Avery qui avait vu, accrochez-vous bien, le monstre du Loch Ness ! Eh oui, rien que ça ! Le monstre du Loch Ness dont toutes les générations rêvent alors même qu’il les terrifie.

Elle résidait à Inverness depuis à peine deux jours, furetait à droite et à gauche pour glaner quelques renseignements sur ce curieux personnage atteint d’hallucinations visuelles, et déjà, elle songeait à partir. Ce lieu lui rappelait son quatrième anniversaire. Elle était venue dans cette même ville avec ses parents pour passer des vacances. Ils étaient tous les deux bons, et éperdument amoureux l’un de l’autre. Mais à quoi cela leur avait-il servi ? Cela ne les avait pas empêchés de disparaître ! On n’avait jamais retrouvé leurs corps. Un jour, le commissaire était venu voir la grand-mère d’Océane, Rubis (prénom énigmatique d’origine inconnue d’Océane, soit dit en passant), qui avait obtenu la garde de la fillette, pour lui annoncer qu’ils cessaient les recherches. « On enterre le dossier », lui avait-il dit… « C’est le cas de le dire » avait pensé Océane. Ces deux mots, « on enterre », avaient eu un impact important sur elle, et allaient décider de la suite des événements. Ce n’était pas que le dossier qui était enterré. Faute de corps à mettre en terre, c’est Océane qui s’était terrée vivante dans la dérision et le mal de vivre. Sa Rubinette faisait tout pour lui rendre la vie agréable, pour lui faire voir la beauté des choses, mais l’enfant pensait désormais qu’il ne lui restait plus que sa grand-mère à aimer. Ses parents l’avaient abandonnée. Peut-être avait-elle été méchante sans s’en apercevoir ? Peut-être s’aimaient-ils tellement qu’elle était de trop entre eux ?

La vieille femme eut toutes les peines du monde à lui faire reprendre goût à la vie. Tout l’amour qu’elle avait connu jusqu’alors n’était plus qu’un rêve inaccessible. Océane n’avait jamais vraiment su pourquoi, mais sa grand-mère n’était apparue dans leurs existences que six mois auparavant ; elles s’étaient tout de suite entendues et apprivoisées. Que s’était-il passé qui avait pu séparer la mère et la fille pendant tant de temps, alors que l’une et l’autre n’étaient emplies que de joie et de bonté ? Le sujet avait toujours été évité, Rubis expliquant à Océane que l’histoire prenait du temps à être racontée, et qu’il fallait être patiente. Un jour, elle comprendrait tout. Mais pour le moment, elle était encore trop jeune. Océane n’en parla plus, mais s’imaginait un tas d’histoires, plus rocambolesques les unes que les autres. L’une d’elles était que sa grand-mère avait dû être capturée par le roi des dragons qui l’avait retenue prisonnière pendant toutes ces années. Son grand-père n’avait alors eu de cesse que de la retrouver et, une fois arrivé au but, avait sacrifié sa vie pour la libérer. Cette histoire plaisait à Océane et correspondait bien au tempérament de Rubis !

Suite à la disparition de ses parents, Océane, qui avait toujours été une enfant gaie et sociable, pleine d’imagination, devint solitaire et pragmatique. À l’école, elle s’excluait du groupe, ne voulant pas s’attacher à ses camarades de peur d’être abandonnée à la première escarmouche. Elle se sentait déracinée. Elle, qui avait jusqu’à présent été élevée dans la tolérance, se voyait être jugée pour tout et n’importe quoi. Elle était la petite orpheline métisse toujours triste. Les enfants sont parfois cruels ; certains la prenaient à partie en lui disant que si elle n’était pas heureuse ici, elle n’avait qu’à retourner dans son pays. Mais c’était l’Écosse, son pays ! Sa mère avait grandi ici, mais son père, d’origine africaine, vivait en France avant leur mariage. Océane avait donc deux nationalités, deux pays, deux langues, deux cultures, deux couleurs. Elle ne se reconnaissait pas dans ces enfants ; même le temps passant, ils la faisaient se sentir différente, ce qui ne l’encourageait certes pas à aller vers eux. Sa couleur de peau, maintenant que son père n’était plus là pour lui rappeler qu’elle enrichissait sa culture et son histoire, l’opposait souvent aux autres. Rubis arriva un jour à lui faire admettre que les gens ont peur de la différence, et qu’elle était la plus jolie et la plus gentille des petites filles qu’elle connaissait, et que sa couleur de peau ne changeait rien. Elle l’encourageait même à cultiver cette particularité, car c’était ce qui faisait sa force. Elle mit un point d’honneur à ce qu’Océane garde des liens avec sa famille paternelle restée en France, d’abord par des contacts téléphoniques réguliers, puis par des missives quand la petite fut en âge d’écrire. Dès l’enfance, elle était donc parfaitement bilingue, avec de sérieuses notions de gaélique qui plus est, et à six ans, elle décida de faire valoir ses connaissances et de revendiquer sa différence. Elle ne se laisserait plus faire par les intolérants qui ne comprenaient rien à la souffrance qu’elle ressentait au quotidien. Elle défendrait ceux qui étaient rejetés et qui ne savaient pas se sauvegarder des autres. Sa vie reprenait grâce au soutien et à la bienveillance de sa grand-mère qui l’aiguillait dans ses décisions.

Rubis lui montrait chaque jour la beauté de la nature, les fleurs qui s’ouvraient le matin et la lune qui brillait dans le ciel par les nuits sans nuages. Elle lui apprenait à écouter les gens, à lire entre les lignes. « Sais-tu que l’être humain n’utilise que dix pour cent de son cerveau ? » lui demanda-t-elle un jour, « Imagine tout ce que nous pouvons encore apprendre pour combler nos lacunes ; en écoutant davantage notre environnement, nous pouvons développer des dons extraordinaires. Pourquoi ne pas mettre un peu de magie dans nos vies ? Si tu crois que les choses peuvent arriver, peut-être se produiront-elles un jour d’elles-mêmes ? » Rubis avait une philosophie de la vie qui faisait toujours voir les choses de façon positive à Océane. Elle mettait de la magie dans son existence !

Et un jour, elle l’avait abandonnée, elle, la seule personne qui restait à Océane et qui la comprenait. Elle était morte comme ça, sans la prévenir, dans son sommeil. Elle était belle, avec ses rides, et ses cheveux blancs soyeux qui lui donnaient une douceur supplémentaire dont la jeune fille se souviendrait toute sa vie. Océane n’avait que quinze ans. Elle était ensuite partie vivre en France, dans la famille de son père, jusqu’à sa majorité. Elle n’avait que peu vécu avec eux. Elle avait préféré choisir l’internat du lycée où elle se renfermait à nouveau sur elle-même, certaine qu’elle serait encore abandonnée. Elle ne pouvait compter que sur elle-même, et aimer les autres était trop douloureux, car on finissait toujours par les perdre. Elle renia tous les préceptes que lui avait inculqués sa grand-mère concernant la nature et la beauté intérieure de la plupart des Hommes. Elle devint acariâtre, hautaine et vindicative, ce qui ne fit qu’augmenter lors de ses études supérieures dans le journalisme. Elle devait y arriver coûte que coûte, et peu importaient les obstacles sur son chemin, elle les renversait tous, quel que soit le prix à payer !

Voilà tout ce que faisait remonter ce lieu à la surface… Mais pour l’heure, il n’était pas temps de ressasser ! Il y avait encore du boulot si elle voulait s’enfuir d’ici au plus vite !

                Après être restée près d’une demi-heure sous la douche, durée raisonnable pour se réchauffer et oublier un instant la froideur du lieu où elle était, et une autre bonne demi-heure, toujours sous la douche, pour se décider à revenir à la réalité du terrain, elle décida qu’elle devait avoir suffisamment vidé les nappes phréatiques et qu’il était peut-être temps d’aller prendre son petit déjeuner. Elle sortit donc à contrecœur de son cocon de vapeur pour aller s’habiller, en se disant que ce n’était pas de sa faute si la planète manquait d’eau, qu’il pleuvait bien assez ici pour compenser sa douche d’une heure et que s’Ils n’étaient pas contents, Ils n’avaient qu’à aller se servir dans le Loch Ness directement. Il n’était qu’à quelques pas d’ici, et elle avait autre chose à penser qu’à la nature et aux petits oiseaux.

Elle descendit donc prendre son petit déjeuner, croisant en chemin le maître d’hôtel qui venait la chercher.

—           Too late !  Je suis debout ! La prochaine fois, essayez d’être ponctuels ! Ça fait une heure que vous auriez dû venir me réveiller !

Tout cela, bien sûr, elle ne l’avait pas dit en anglais ! Ce n’était pas à elle de s’adapter aux autres, mais aux autres de s’adapter à elle !

—           Désolé, lui avait répondu le majordome avec un accent écossais plus que prononcé, but Matthew malade. Lui pas pouvoir venir. Je le remplacer à dernière minute !

—           Ouais, c’est ce qu’on dit ! Océane fit la moue devant ces fautes de français qui lui écorchaient les oreilles et décida d’en rajouter. Vous devriez travailler votre français quand Matt sera revenu, ça vous ferait le plus grand bien !

Sur ce, elle continua de descendre les escaliers, contente de sa mesquinerie, sans se rendre compte que le maître d’hôtel se contenait pour garder son calme. À ce moment-là, il l’aurait bien emmenée voir le Loch Ness de plus près et appelé le monstre qui l’aurait alors mangée toute crue !!! Deux jours qu’elle était là, et ses nerfs étaient mis à rude épreuve ! Quand ce n’était pas le pain qui n’était pas assez chaud au petit déjeuner, c’étaient les serviettes de bain qui n’étaient pas étendues droites sur le portant. Avec ses manières de citadine hautaine et orgueilleuse, ses chaussures à talons de dix centimètres de haut et son petit blouson de cuir « perfecto » qui la faisaient ressembler à toutes ces filles dans les magazines, la « fashion victim » lui sortait vraiment par les yeux. Le pauvre homme n’avait qu’une hâte, c’était de la voir partir une bonne fois pour toutes.

Il l’avait observée avec un malin plaisir se débattre avec la population autochtone qui semblait ne jamais avoir vu l’homme qu’elle qualifiait de « fou halluciné », chacun voulant faire valoir sa propre expérience. Tout le monde, ou presque, avait quelque chose à raconter, de la plus petite et anodine anecdote, au plus gros mensonge éhonté. Il s’amusait à entendre la frustration d’Océane quand elle rentrait à l’hôtel et se pendait à son téléphone portable en pleine salle de restaurant pour raconter à son patron les aberrations qu’elle avait entendues le jour même.

« Sur les rives du Loch, elle avait croisé une vieille femme, propre sur elle, mais un peu trop extravagante à son goût. Cette dernière prétendait qu’un matin, comme tous les autres matins, elle était partie promener son caniche adoré, Freaky. Arrivée près du lac, le chien avait commencé à aboyer, à tirer sur sa laisse, tant et si bien que la vieille femme n’avait pu le retenir. « Ma force est limitée, comprenez-vous ? Une vieille dame de mon âge… ». Soudain, les aboiements avaient cessé. Le temps que la dame rejoigne son chien, il ne restait plus que la laisse sectionnée abandonnée à quelques centimètres de l’eau. Le monstre avait fait son œuvre… La vieille s’était mise à pleurer, ce qui n’avait fait qu’augmenter l’agacement d’Océane. Dans un geste qu’elle voulait compatissant, elle lui tapota le dos en lui disant qu’« après tout, ce n’était qu’un chien, vous en retrouverez bien un autre, et bien mieux qu’un caniche à pompons ridicule ! » Le regard lançant des éclairs, la femme avait tourné les talons dans un regain d’énergie et était partie furibonde, donnant à Océane tous les noms d’oiseaux qu’elle connaissait. Quant à cette dernière, elle venait d’avoir la confirmation que l’histoire ne tenait pas la route. La vieille dame était instable, certainement mythomane, incapable de gérer ses émotions.

Devant cette scène, deux jeunes pêcheurs présents non loin de là s’étaient mis à rire. Océane les avait toisés du regard en leur demandant ce qui était si drôle. « Rien ! » avait répondu l’un d’eux, retenant à grand-peine son rire. « Vous ne semblez seulement pas très habituée aux relations humaines, c’est tout ! »

Après un instant d’hésitation, il avait ajouté, sur un ton qu’il voulait enjôleur, mais où Océane ne voyait que répulsion : « Voulez-vous que je vous montre l’écaille que j’ai trouvée ? Je sais que c’est celle du monstre ! Elle est énorme ! La taille d’un pare-brise ! Quelle autre créature pourrait posséder une écaille de cette taille ? » Et à nouveau, il avait éclaté de rire à la vue de l’air courroucé de la jeune journaliste, entraînant à sa suite ses compagnons hilares.

Le lendemain, Océane avait décidé de pousser ses recherches vers la ville d’Inverness, et d’abandonner là les rives du Loch. Et qu’y avait-il de mieux pour se tenir au courant des ragots qu’un lieu public où tout le monde se connaissait ? Elle s’arrêta donc dans le premier pub qu’elle vit et demanda d’entrée de jeu au barman s’il savait qui était l’homme qu’elle cherchait.

« Alors ça, ma p’tite dame, vous êtes au bon endroit si vous voulez entendre parler de Nessie, hein, Georges ? Tu n’aurais pas une ou deux histoires à raconter à la demoiselle sur ton lézard ? »

Le Georges en question était assis à l’autre bout du comptoir, le nez dans son Scotch (il était dix heures du matin, simple aparté), et semblait s’être réveillé d’un sommeil brumeux à l’évocation de son prénom. Il avait alors relevé la tête, cherchant qui l’appelait, et dévoila ses deux uniques chicots lorsqu’il sourit à Océane. Il avait l’air du bon bougre, un peu idiot, mais surtout très éméché. Océane avait d’ailleurs quelques difficultés à l’imaginer dans un autre état, tellement ses gestes et ses manières semblaient imbibés d’alcool. En équilibre incertain, il entreprit de descendre de son tabouret de bar pour venir, en titubant, s’asseoir à côté d’Océane. Il sentait le fraichin, le tabac et l’alcool mélangés, et fit parvenir aux narines de la jeune femme dégoutée, au bord de la nausée, une haleine nauséabonde lorsqu’il se pencha au plus près d’elle pour lui raconter qu’il s’était retrouvé à plusieurs reprises face à face avec le monstre. À chaque fois, il avait été frappé par les yeux rouges et immenses de la bête, ses écailles jaunes et ses grandes ailes… Océane s’était pris la tête dans les mains, maudissant encore un peu plus Jeff, et commençait à se poser la question de savoir si tout le monde était aussi fou dans ce bled ! Soudain, un jeune homme était intervenu dans la conversation, et avait demandé à Georges d’aller cuver un peu plus loin, ce que l’ivrogne fit sans se faire prier. Océane fut heureuse de son intervention, mais déchanta vite ! Prenant la place du soulard, l’homme s’était présenté comme un chercheur de quelque institut d’océanologie, qui avait un matériel très perfectionné pour sonder le fond des océans. Il avait eu l’autorisation de se servir de ce matériel pour sonder le fond du Loch, et après plusieurs mois de recherches, le sonar avait enfin repéré une énorme masse mobile sous les eaux pendant quelques secondes à peine. Malheureusement, cette apparition avait été trop rapide, et ils n’avaient pas pu déterminer avec certitude qu’il s’agissait bien du monstre.

—           Mais nous continuons de chercher ! Nous sommes sur la bonne voie, je crois ! lui avait dit le jeune homme, euphorique à l’énoncé de son récit.

—           Eh bien, cherchez, alors ! lui avait-elle répondu en se levant après avoir déposé sur le comptoir le paiement de son thé. Quant à moi, je vais aller voir un peu plus loin si je ne trouve pas d’autres personnes aussi désorientées que vous… Messieurs…

Et elle était sortie, ne rêvant plus que d’étrangler l’homme source de tous ses embêtements une fois qu’elle l’aurait trouvé. »

Chaque nouvelle rencontre ne faisait que la conforter dans son idée que la légende du monstre du Loch Ness était bel et bien une légende, et une légende qui perdurerait, qui plus est, à cause de la crédulité inébranlable des simples gens.

En l’entendant parler de la sorte, le maître d’hôtel s’était dit que si la plume de la jeune femme était aussi acérée que ses paroles, elle aurait tôt fait d’écrire un article qui chasserait tous les touristes ! Et puis, même s’il se refusait à croire qu’elle pouvait être une personne importante, il savait qu’il était crucial qu’elle rencontre Sean, le soi-disant « fou halluciné » qu’il connaissait depuis des années, et qui soit dit en passant était tout ce qu’il y a de plus sain d’esprit. Pourquoi, il l’ignorait, mais son ami avait insisté sur le fait qu’il ne parlerait qu’à elle de ce qu’il avait vu.

Il lui avait donc arrangé un rendez-vous ce matin même, au bord du lac. Elle ne l’avait bien sûr pas remercié, lui reprochant même de ne pas l’avoir avertie plus tôt qu’il savait où se trouvait ce Sean Avery que Jeff l’avait envoyé voir. De plus, elle s’était empressée de penser qu’il avait laissé trainer les choses pour qu’elle reste plus longtemps à l’hôtel, et que la seule raison pour laquelle il lui avait enfin parlé de son ami était due à son charme irrésistible. Mais il pouvait toujours espérer pour qu’elle accepte ses avances ! Il était bien trop vieux ! Encore, ça aurait été Sean Connery…

                Elle arriva au rendez-vous avec seulement une heure de retard. Un homme était assis au bord du lac, une canne à pêche à la main. « Il fait déjà peur vu de dos, qu’est-ce que ça va être de face ? » se demanda Océane en serrant dans sa main sa petite bombe lacrymogène qui ne la quittait jamais. « Si c’est un piège que m’a tendu le maître d’hôtel, je suis prête… »

Tandis qu’elle s’approchait, l’homme ne semblait pas lui prêter la moindre attention. Elle fit tout son possible pour ne pas passer inaperçue : elle marcha volontairement sur les branches tombées au sol pour les faire craquer, jura tout ce qu’elle pouvait contre cette maudite pluie, toussa, se racla la gorge… Rien n’y fit. L’homme restait fixe, comme fasciné par l’onde du lac. C’en était trop ! Elle n’avait pas l’habitude qu’on l’ignore de la sorte ! Elle décida alors de héler l’énergumène sans cérémonie, mais toutefois dans un anglais parfait. Elle était cultivée, elle ! Elle était de la ville, elle !

—           Eh oh ! Vous, là-bas ! C’est vous qui dites avoir vu le monstre ? Vous le voyez encore en ce moment ? Vous savez qu’il y a des institutions spécialisées pour les cas dans votre genre ?

—           Je pensais plutôt que c’était vous qui aviez besoin de vous faire soigner ! Quand on tousse comme vous le faites, on ne peut qu’imaginer que vous souffrez d’une maladie pulmonaire grave ! lui répondit l’homme en gaélique sur un ton d’amabilité feinte.

Avant même de l’avoir entendue parler, il éprouvait une répulsion certaine pour cette femme, répulsion qui avait été instantanée quand Henry lui avait parlé d’elle. Il s’enferma alors à nouveau dans sa contemplation du lac. Océane n’en était que plus irritée. Comment osait-il s’adresser à elle de cette façon ? Quel rustre ! Et en gaélique en plus ! Heureusement, elle ne semblait pas avoir trop perdu les notions de base ! Elle avait tout saisi ce qu’il lui avait dit, elle arriverait bien à se faire comprendre ! Elle tenta alors une approche un peu moins froide, cherchant ses mots pour ne pas faire de contresens : il ne fallait pas trop brusquer le caractère incertain du pêcheur !

—           C’est bien vous, dont le maître d’hôtel m’a parlé ?

—           Henry

—           Quoi Henry ?

—           Il s’appelle Henry ! Maître d’hôtel, c’est une profession, pas un nom !

—           Ouais ! Henry, si vous voulez !

—           Ce n’est pas moi qui veux, c’est comme ça, c’est tout ! Ne pas nommer les gens montre le peu de cas que vous leur portez !

Il fit une pause et reprit :

—           Vous ne semblez pas habituée aux relations humaines, vous, je me trompe ?

—           Comment osez-vous ?

Comment osait-il ? Il ne la connaissait même pas ! Ne pas perdre son sang-froid, ne pas perdre son sang-froid ! Être cordiale… enfin si c’était possible !

—           Veuillez m’excuser, cher Monsieur, mais je suis ici pour écrire un article sur la récente apparition du monstre du Loch Ness dont vous avez été le témoin.

Elle avait débité sa phrase sans reprendre son souffle, de peur qu’il ne se braque encore.

—           Eh bien, eh bien ! Vous voyez que quand vous le voulez, vous pouvez être charmante ! lui lança-t-il avec un grand sourire.

Maintenant qu’elle le regardait mieux, on aurait dit un Père Noël un peu crasseux, vêtu avec des vêtements de pluie. Sa grosse moustache et sa barbe le faisaient ressembler à un ours en peluche, ses pommettes rieuses et ses yeux malicieux le rendaient apaisant. Elle aurait bien baissé ses gardes, mais on ne savait jamais ce qu’il pouvait se passer ! Ne pas faire confiance à la va-vite. Depuis le décès de sa grand-mère, sa devise était devenue : « On ne peut avoir confiance qu’en soi ».

—           Venez voir par ici ma p’tite dame.

Il l’invita à le rejoindre sur la rive du lac.

—           Vous voyez ces petits tourbillons ? C’est Nessie qui fait sa pêche !

—           Oui, bien sûr… Je croyais qu’on appelait ça le phénomène de sèche ! Quand des couches d’eau chaude se superposent à des couches d’eau froide, cela créé un courant de surface qui provoque ce phénomène ! lui répondit-elle du tac au tac.

—           Je vois que vous avez bien appris votre leçon !

Il semblait réfléchir à toute vitesse. Que pouvait-il bien inventer encore ?

—           Vous voyez l’île là-bas ? C’est Cherry Island. On dit que Nessie s’est bâti cette île pour s’y reposer à l’abri d’un cercle magique le rendant invisible aux yeux des humains. Il aurait creusé le lac lui-même pour se servir de la terre à seule fin de faire cette île. Ensuite, la pluie serait tombée pendant des mois et des mois sans discontinuer afin de remplir le trou béant qu’il avait engendré.

Ce n’était pas possible ! Il était encore plus fou qu’elle ne l’avait pensé au départ ! Elle commençait à s’amuser, alors pourquoi s’arrêter sur sa lancée ?

—           Jamais entendu parler ! C’est bizarre, il me semblait avoir lu quelque part que cette île avait été créée artificiellement à la préhistoire !

—           Y étiez-vous pour pouvoir l’affirmer ? rétorqua-t-il.

—           Non, et vous, vous y étiez peut-être quand les fées, ou les trolls, ou je ne sais quelles créatures magiques ont érigé ce mur protecteur autour de l’île, ou quand le monstre, avec ses grosses pattes griffues, a creusé son trou ? Était-ce vous, ce moine irlandais du nom de Saint Colomban — vous voyez que les noms des personnes intéressantes m’importent — qui le premier dit avoir vu la bête en l’an 565 ?

—           Peut-être que oui, peut-être que non ! Mais croyez-moi, vous en saurez bientôt plus que moi sur la créature !

—           Que voulez-vous dire ?

—           Est-il possible que ce soit vraiment elle ? Il parlait seul, fixant l’île. Elle est d’une grande ignorance !

—           Tout va bien, Monsieur ?

Son comportement étrange commençait un peu à l’inquiéter.

—           Ah ! Oui ! Merci ! lui répondit-il, puis, après un instant de silence, il lui demanda à brûle-pourpoint : croyez-vous en la magie, jeune fille ?

—           Non.

—           Même pas un petit peu ?

—           Non, répéta-t-elle. Autrefois, j’y croyais, mais c’était il y a bien longtemps. Je me suis vite rendue à l’évidence que ce que l’on qualifie de « magie » n’est qu’une illusion. Ce n’est rien d’autre que l’énergie de la terre, provenant du noyau terrestre, conjugué à l’attraction lunaire… En d’autres termes, la magie n’est rien d’autre que le magnétisme, qui donne la vie à toute chose.

—           Donc, vous y croyez… lui dit-il, pensif ?

—           Non. Je dis juste qu’il existe des énergies que l’on ne comprend pas et que nous qualifions à tort de magiques. Des tas de gens croient en Dieu, et pourtant, ont-ils prouvé son existence ? Ils ne parlent que d’énergies ! Regardez les polythéistes : ils croyaient en plusieurs dieux, car n’avaient pas assez de connaissances scientifiques pour expliquer les phénomènes naturels ! Le vent était donc un dieu, autant que la mer ou la terre ! Les croyances à elles seules peuvent être qualifiées de magiques, car elles aveuglent ceux qui veulent garder l’illusion des choses ! Pourquoi croyez-vous que j’ai voulu devenir journaliste ? – il haussa les épaules en signe d’ignorance – Pour prouver aux gens qu’ils se font des illusions ! Il est plus facile de croire en des choses impossibles que de se poser les bonnes questions, et surtout, de chercher les réponses ! Pourquoi raconter à qui veut l’entendre que vous avez vu le monstre du Loch Ness ? Votre vie doit être tellement morne dans ce pays froid et hostile, que vous voulez y donner un sens ! Vous refusez d’admettre votre insignifiance, voilà tout !

—           C’est un point de vue, lui dit-il après l’avoir laissé débiter son monologue. Un peu pessimiste, certes, mais un point de vue tout de même.

—           Ce n’est pas un avis pessimiste. Pragmatique serait plus exact.

—           Bon, pragmatique, si vous voulez. Mais laissez-moi vous dire une bonne chose – il lui parlait maintenant sur le ton de la confidence, s’étant un peu rapproché d’elle pour qu’elle puisse mieux l’entendre – vous allez être sacrément chamboulée dans vos théories !

—           Et pourquoi donc ? questionna-t-elle.

—           Ça, c’est à vous de le découvrir, mais n’oubliez jamais que, même si vous vous sentez perdue, vous aurez toujours une personne bienveillante auprès de vous qui vous aidera à retrouver le bon chemin.

Ces paroles n’avaient pour elle aucun sens, et elle crut à ce moment que l’homme devait être encore plus désespéré qu’elle ne l’avait pensé au départ. Puis il reprit, étirant les bras devant lui en faisant craquer les jointures de ses doigts :

—           Bon, regardez dans l’eau, et accrochez-vous !

Avant qu’elle n’ait pu mettre une signification sur ses paroles, l’homme la poussa dans l’eau sans détour en lui criant :

—           Bonne chance, fille de l’Élue !